Voilà, c’est le grand jour. Enfin, après 13 ans de tournevire, de va-comme-j’te pousse, de fausses pistes et de rumeurs infondées, la cité de l’architecture va être inaugurée. Voilà qui est parfait. Enfin on pourra mettre l’architecture sous cloche. La muséifier, la taxidermiser. L’architecture est un art, pas une oeuvre d’art. C’est un art vivant, mouvant, évoluant au fil des saisons des personnes et du vent. Assez de se donner bonne conscience par procuration : « Je connais le Japon ou le Benin, j’ai visité des sites sur internet. Je connais la bite de Brad Pitt ou le cul de Monica Bellucci, je les ai vu sur un site, je connais la maison sur la cascade, la cité interdite, la mata atlantica... ». Plus d’odeur, plus de saveur, plus de sens, plus de confrontation, plus rien. La vie, c’est savoir compter jusqu’à 1 ; le 2 c’est l’accident malheureux. Maintenant, pour voir une audace architecturale, une expérimentation conceptuelle, un parti pris formel, plus besoin de chercher de midi à quatorze heure, tout est là, en maquette, en photo, en vidéo bien rangé, bien sage sous cette cloche, ces bâtiments ne peuvent faire que ni chaud ni froid. C’est comme çà. Ils sont juste vidés de leur chair et de leur sang. C’est pourtant un peu ça l’architecture, chercher de midi à quatorze heure. Chercher la réponse là où on ne l’attend pas, pour proposer mieux et plus que ce qui est préfiguré. Pour offrir du plaisir là où la faisabilité ne fait état que de rentabilité. Que cherchons nous à faire si ce n’est des carrosses de toutes les "Clio" qui nous sont proposées ? Bien sûr, il y a le risque de se tromper, de foirer et alors ? Je revendique ce droit à l’erreur. Pour un projet foiré combien pourrait être réussi pour un brin de confiance accordée ? Alors c’est à se demander pourquoi une telle suspicion de la part de nos commanditaires ? Pourquoi les architectes s’autocensurent quasiment systématiquement ? Pourquoi la poésie, l’audace, l’intelligence inquiètent plus qu’elles ne rassurent ? N’importe quel bureau de contrôle à plus de crédit qu’un architecte. Je passe mon temps à travailler contre, lorsque j’aimerais travailler avec…
Pas un jour sans ces articles plus que flippant sur les dérèglements climatiques. Presque chaque matin mon fils me demande si c’est grave, que lui dire lorsque 13 000 espèces animales sont menacées d’extinction, que les ours blancs meurent de chaud parce que 42 % de leur territoire fond, que les baleine à fanon meurent de faim ? Tout va bien, il faut nous faire des bâtiments HQE développement durable RT 2005 labellisés Promotelec quatre étoiles plus… Ce n’est plus un serpent de mer, c’est le plus grand anaconda cache misère de la terre. Le seul développement durable, c’est la vérité. C’est elle qui fait l’histoire et la beauté. La culpabilisation individuelle est juste un avatar de l’impuissance de nos représentants : « Tu ne rouleras point en scoot parce que tu n’auras pas ton autocollant vert » mais n’importe quelle raffinerie peut continuer de raffiner ! « Tu n’ouvriras point tes fenêtres mais tu mettras ton brise soleil même dans les endroits où il pleut tout le temps », sans doute pour se dire qu’après la pluie vient le beau temps. Tu isoleras par l’extérieur pour que ton bâtiment ne vieillisse jamais. Chouette ! Un monde sous cellophane, pour que les firmes petro-chimiques continuent de se gaver et EDF-GDF à redistribuer les dividendes de leurs colossaux profits plutôt que de réinvestir dans un service qui n’a plus grand chose de publique ou alors public, quelle hypocrisie !
Et si malgré tout ça, l’architecte ce gros fennec des bois qui n’en fait qu’à sa tête parvenait à se faufiler, vite un PLU vite fait « taü » Dans nos villages, là ou l’habitat individuel fait sa loi, l’architecte a disparu depuis longtemps, il est réduit de temps en temps à servir de figurine de bureau où parfois il distille des conseils. Si d’aventure ceux-là ne convenaient pas aux constructeurs « béhaim4x4 isés » qui ont leur devanture dans les grandes surfaces, pas de souci, on supprimera le conseil gênant. On ne fait pas le poid politique, un comble pour ceux qui ont vocation à construire la ville. Dans nos villes justement, toutes les précautions sont prises : arrêté d’alignement, prospect, recul, grande ligne à 45°, règles juridiques enfouies sans les parchemins des notaires… Ces prétendues règles démocratiques n’ont pour autre résultat que de réduire de manière violente et autoritaire, quasiment dictatoriale, le champ de compétences de l’architecte à de la cosmétologie de châssis. Du rimmel à paupières qui n’est que de la poudre aux yeux. Qu’on ne s’y trompe pas, le maître d’ouvrage éclairé fera plutôt appel à un designer pour faire sa façade qu’à un architecte. Lui au moins lui fera un outil de com. à l’instar d’un couteau ou d’une fourchette. Au mieux, il fera l’apanage de l’architecte révolutionnaire qui ira puiser dans des solutions toutes faites, recyclées des prétendues grandes idées. Ces "Abbé Pierre" mondains qui font de la misère du monde leur fond de commerce pour ne pas avoir à se confronter à leur propre prise de risque conceptuelle. Ils parviennent à faire du conservatisme une idée novatrice, drôle de gymnastique de l’esprit tout de même. Il en faut une belle de crise de confiance pour que le moindre brin d’herbe alibi vert, ou le moindre ustensile de cuisine fasse se pâmer les associations de veilles rombières, les retraités des écrous et vis patinées de quartier, les élus et tout producteur d’architecture. Il n’y a pas de création sans subversion, je ne ferai jamais mon beurre avec des fourchettes.
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